Impôts des multinationales : pourquoi ne paient-elles pas ?

En 2021, plus de la moitié des bénéfices mondiaux réalisés par les multinationales ont échappé à l’impôt dans leur pays d’origine. Les règles fiscales internationales, élaborées dans les années 1920, laissent subsister des failles qui facilitent l’optimisation à grande échelle.

Certains groupes répartissent artificiellement leurs profits entre différentes juridictions, profitant de taux très faibles dans des territoires spécifiques. Les PME, soumises à des cadres fiscaux nationaux plus stricts, n’ont pas accès à ces mécanismes. Un projet d’impôt mondial tente de rééquilibrer le système, mais sa mise en œuvre soulève de nombreuses interrogations.

Le principe de l’impôt mondial sur les multinationales : origines et enjeux

Depuis 2021, la question d’un impôt mondial sur les multinationales s’est imposée tout en haut de l’agenda international. L’idée mûrit dans les discussions du cadre inclusif OCDE, qui rassemble près de 140 pays autour d’un objectif : fixer un taux d’imposition minimum pour freiner la concurrence fiscale acharnée entre États et limiter la fuite artificielle des profits hors des frontières.

Pendant des années, le projet a traîné en longueur. Puis, le G7 et le G20 ont donné l’impulsion politique qui manquait, sous l’impulsion de responsables comme Bruno Le Maire et le soutien de la France. Le compromis trouvé prévoit un taux minimum mondial de 15 % sur les profits des grands groupes, avec une entrée en vigueur annoncée dès 2024. L’Union européenne a intégré cette mesure à son droit, malgré les réticences de plusieurs membres et de longs débats internes.

Cette réforme fiscale vise deux résultats majeurs : rétablir une forme de justice fiscale et augmenter les recettes fiscales. Les pays en développement, qui voient filer d’immenses ressources vers l’étranger, y trouvent un espoir de renflouer leurs budgets. Selon l’OCDE, il s’agit de plusieurs centaines de milliards d’euros de recettes chaque année. Mais tout se jouera dans l’application concrète : il faudra que les administrations nationales parviennent à surveiller et contrôler les flux qui traversent les frontières.

Ce nouvel impôt minimum mondial ne se contente pas de taxer à la marge. Il s’attaque à un système fiscal conçu pour un autre siècle et soulève de puissants débats. D’un côté, les pays riches ; de l’autre, ceux qui misent sur une fiscalité basse pour attirer des multinationales. Les entreprises, elles, n’attendent pas la réforme pour ajuster leurs stratégies et anticiper ses impacts sur leur organisation internationale.

Pourquoi les multinationales échappent-elles si souvent à l’impôt ?

Les multinationales ne laissent rien au hasard lorsqu’il s’agit de réduire leur imposition. Derrière des chiffres d’affaires vertigineux, elles orchestrent la délocalisation des bénéfices vers les paradis fiscaux avec une précision méthodique. Ce sont les rouages invisibles de l’optimisation fiscale à grande échelle : multiplication des filiales dans des pays à fiscalité douce, manipulation des prix de transfert, circulation de la propriété intellectuelle entre entités du groupe… Tout est calculé pour déplacer artificiellement les profits loin des pays où l’activité réelle se déroule.

Pour mieux comprendre, voici quelques grands leviers utilisés :

  • Optimisation des structures : création de sociétés écrans et enchaînement complexe de facturations internes.
  • Exploitation des écarts législatifs : les multinationales profitent des différences entre les systèmes nationaux et du manque de coordination internationale.
  • Recours massif aux paradis fiscaux : selon l’OCDE, plus de 40 % des bénéfices des multinationales se retrouvent dans ces territoires.

Dans cette bataille fiscale, les États rivalisent pour attirer sièges sociaux et investissements, quitte à sacrifier leur propre assiette fiscale. Résultat : chaque année, des milliards de dollars échappent aux impôts là où l’activité est réellement exercée. Cette évasion fiscale des entreprises mine la justice fiscale et prive les budgets publics de ressources, en particulier dans les pays en développement. Le jeu du chat et de la souris continue, car les pratiques d’évasion évoluent aussi vite que les lois qui tentent de les encadrer.

Fiscalité des multinationales et PME : des règles du jeu inégales

Le contraste est net. Les PME font face à des règles strictes, pendant que les grandes entreprises naviguent dans un univers fiscal façonné sur mesure pour leur flexibilité. D’après l’observatoire européen de la fiscalité, le taux d’imposition effectif des multinationales se situe bien en dessous de celui qui pèse sur les sociétés plus modestes. En France, une PME règle un impôt sur les sociétés autour de 25 %, alors que certains géants ne versent plus qu’une portion minimale de leurs véritables bénéfices, grâce à des montages particulièrement efficaces.

Ce fossé ne doit rien à la fatalité. Les outils à disposition des multinationales sont puissants : montages transfrontaliers, filiales dans des pays comme le Luxembourg, usage intensif du crédit d’impôt recherche. Pour une petite entreprise, sans armée de fiscalistes, impossible de rivaliser. Les grandes sociétés tirent parti de la compétition entre législations, tandis que les plus petites portent la charge fiscale du collectif, sans marge de manœuvre.

Ce sentiment d’injustice nourrit la colère. Thomas Piketty, entre autres, le martèle : il faut rééquilibrer la donne. Désormais, le débat dépasse le cercle des spécialistes. Il touche à la cohésion sociale elle-même. Les millions d’euros qui manquent à l’appel pèsent sur l’économie entière. Ce n’est plus une simple question de taux, mais d’équité et de capacité de chaque acteur à assumer réellement sa part.

Jeune inspecteur fiscal devant le bâtiment de l

Quels effets attendre d’une taxation internationale plus stricte ?

Le durcissement de la fiscalité internationale occupe aujourd’hui les discussions dans les couloirs des ministères, les sièges des grandes entreprises et les rangs de la société civile. L’observatoire européen de la fiscalité avance des chiffres éloquents : une taxation unitaire des multinationales couplée à un taux minimum mondial procurerait chaque année des milliards d’euros de recettes fiscales supplémentaires pour les pays européens. Au-delà de la manne potentielle, c’est une question de justice fiscale et d’affirmation de la souveraineté économique.

Les spécialistes anticipent deux conséquences majeures : d’une part, une réduction des transferts artificiels de bénéfices vers les paradis fiscaux ; d’autre part, un renforcement de la capacité des États à financer leurs politiques publiques, sans augmenter la TVA ni alourdir la fiscalité des ménages. Le projet BEFIT, porté par la Commission européenne, entend d’ailleurs harmoniser l’assiette fiscale et freiner les stratégies d’optimisation les plus agressives.

Voici trois effets concrets évoqués par différentes études :

  • Un gain estimé entre 50 et 80 milliards d’euros de recettes supplémentaires par an pour l’Europe.
  • Une base fiscale mieux protégée pour les pays en développement, qui pourraient enfin capter une part de la richesse produite sur leur sol.
  • Un message clair envoyé aux grandes entreprises : la participation à l’effort collectif n’est pas négociable.

La réforme du système fiscal ne fait pas disparaître la question de la redistribution. Plusieurs voix réclament que ces nouvelles recettes bénéficient d’abord aux secteurs mis à mal par la concurrence fiscale, ou servent à compenser les hausses de TVA qui pèsent sur les citoyens. Les choix restent à faire, sous le regard vigilant de la société et des acteurs économiques.

Face à l’ingéniosité des multinationales, la lutte fiscale ne s’achève jamais vraiment. Reste à savoir si, cette fois, la vague de réformes saura tenir tête à la vitesse des contournements et redonner un sens réel à la justice fiscale internationale.

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